• Notez Les Auteurs
    Notez Les Auteurs
  • Work In Progress
    Work In Progress

Une histoire de la BD érotique gay, par Nicolas Wanstok

La BD érotique gay occupe un pan important de l’histoire du comics à travers le monde, mais le genre reste méconnu du grand public. BD-Adultes vous propose aujourd’hui d’en apprendre un peu plus grâce à Nicolas Wanstok, libraire BD aux Mots à la bouche et directeur d’ouvrage de l’anthologie TTBM – dont nous vous proposons ici la préface complète.

*
* *


L’histoire de la bande dessinée érotique gay est liée à celle des mouvements de libération LGBTQ et de la censure de la pornographie.

Les premières bandes dessinées gays sont érotiques et clandestines. On trouve déjà quelques histoires homosexuelles dans les « Tijuana Bibles », ces petits fascicules de BD pornographique vendus clandestinement aux États-Unis, à partir des années 1930. Dessinés par des artistes anonymes, ces ancêtres de nos fan-fictions actuelles imaginent la vie sexuelle des stars de l’époque, hommes politiques, vedettes de cinéma et héros de comic strips.

Dès les années 1940, le récit illustré « The Barn » de Blade (États-Unis) fait office de précurseur de la BD érotique gay, mais il faut attendre 1951 et le lancement de la revue Physique Pictorial, éditée par Bob Mizer, pour qu’existe un espace dédié à la photographie et à l’illustration homo-érotique – sous couvert de promotion du culturisme. Le premier numéro est illustré par une peinture de George Quaintance, qui influencera un nombre considérables d’artistes gays, dont Tom of Finland qui publie ses premiers dessins dans la même revue, à partir de 1957. Vingt ans plus tard, sa série mythique Kake deviendra à son tour une large source d’inspiration pour ses successeurs.

À la même époque, en France, André Baudry, aidé par Roger Peyrefitte et Jean Cocteau, lance la revue homophile Arcadie (1954) qui publiera entre autres les dessins homo-érotiques de Jean Boullet. Au Japon, le premier magazine gay Adonis circule sous le manteau dès 1952, et son équivalent américain One est lancé en 1953 à Los Angeles.

La première véritable BD gay, Harry Chess : That Man from A.U.N.T.I.E., est signée A. Jay (Al Shapiro) et paraît dans les pages du magazine Drum en 1964, puis dans une version plus érotique pour la revue Queen’s Quarterly en 1968 et pour Drummer en 1977. The Advocate est lancé en 1967, publiant entre autres les dessins camp de Joe Johnson. Les émeutes du bar new-yorkais le Stonewall Inn, en 1969, marquent un tournant majeur, puisque de nombreux espaces d’expression politique et artistique de l’homosexualité sont créés en réaction. Des dizaines de publications gays explicites voient ainsi le jour aux États-Unis, tout au long des années 1970 : Honcho, Drummer, ou encore la première revue consacrée à la BD underground gay Gay Heart Throbs, dans laquelle des artistes tels que Sean ou Mike Kuchar présentent leurs BD à caractère hard.

Au Japon, les années 1970 voient la multiplication d’espaces d’expression homosexuelle, avec le lancement de magazines gays faisant de plus en plus de place à la BD : ainsi Barazoku en 1971 et Sabu en 1974, pour lequel le dessinateur Go Mishima devient un collaborateur régulier. En 1978 est créée June, première revue à développer le genre boys’ love, ou yaoi : des mangas dessinés par des femmes pour des femmes, mettant en scène des romances plus ou moins sexuelles entre jeunes hommes, qui auront un avenir commercial et une influence culturelle énormes bien au-delà du Japon.

En Allemagne, Ralf König publie le premier volume des Schwulcomix en 1981. La même année naissent les éditions Bruno Gmünder Verlag, qui joueront un rôle clé dans la diffusion de la BD porno gay en Europe. En France, l’œuvre de König est traduite par le magazine Gai Pied, qui présente également les histoires de l’espagnol Nazario et de l’Argentin Cunéo. Aux États-Unis, les années 1980 voient une explosion de la presse gay, permettant l’émergence de nouveaux dessinateurs, par exemple Brad Parker dans In touch ou The Hun dans Stroke.

Les années 1990 constituent sans conteste l’âge d’or de la BD érotique gay. Les vingt-six numéros de la revue américaine Meatmen, publiés de 1986 à 2002, présentent un panorama complet de cet essor éditorial outre-atlantique. Les éditions Class Comics naissent en 1995 sous l’impulsion du Canadien Patrick Fillion et développent les comics érotiques gays consacrés aux super-héros. Cette culture devient également accessible au lectorat français grâce aux seize numéros des Gay Comics parus entre 1991 et 1994. La BD gay fait son apparition dans la presse pornographique et homosexuelle française, dans les pages de Gay Vidéo ou encore Projet X, qui lance la carrière du dessinateur Logan. Et le Japon n’est pas en reste avec les lancements de G-Men et Bâdi sous l’impulsion de Gengoroh Tagame, qui transforme l’essai en publiant, dès 1995, le premier album de manga gay japonais : Naburimono.

Depuis lors, les espaces d’expression pour la BD érotique gay n’ont fait que se restreindre. Les éditions H&O, qui ont fait découvrir au public français les comics de Patrick Fillion (dès 2003) et les mangas de Gengoroh Tagame (à partir de 2005) ont peu à peu cessé de publier. En Espagne, la revue gay Claro que sí, éditée par les éditions La Cúpula, n’a offert que six (très bons) numéros entre 2005 et 2007. Les éditions Massive, qui ont introduit la culture du manga érotique gay aux États-Unis, ont fermé leurs portes en 2019. Quant aux éditions Gmünder, elles ont cessé leur activité en 2017, tout comme les revues G-Men et Bâdi au Japon.

Paradoxalement, il n’y a jamais eu autant de dessinateurs de BD érotique gay dans le monde. TTBM vous propose de découvrir ces artistes qui ont fait l’histoire du genre, et offre un nouvel espace d’expression aux dessinateurs d’aujourd’hui.

Nicolas Wanstok

*
* *

À découvrir : TTBM, la compilation de BD gay très très bien montée. Collectif d’illustrateurs gay rassemblés par Nicolas Wanstok, parmi lesquels Gengoroh Tagame, Dale Lazarov, Mavado Charon et bien d’autres pépites !


1 Star2 Stars3 Stars4 Stars5 Stars (Soyez le premier à noter ce titre)
Loading...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *