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Lumière sur : Mario Jannì, auteur culte de fumetti érotiques

Et si nous comparions la production des comic books à celle des fumetti per adulti ? Les comic books : ces fascicules américains où apparurent Superman, Batman, Spider-Man, Iron Man… Les fumetti per adulti : ces BD de poche italiennes avec Maghella, Isabella, Jacula, Lucifera… Les noms de ces personnages riment et leurs aventures peuvent se résumer en une formule lapidaire : des bagarres ou des baises. Mais il y a plus important ! Ce sont deux productions industrielles où les sociétés éditrices sont propriétaires des personnages et considèrent les auteurs comme des exécutants pouvant être changés à volonté. Lesquels auteurs, pour arriver à produire un récit par mois, travaillent en équipe et se partagent les tâches : le scénario, le crayonné des personnages principaux, celui des décors, l’encrage, le lettrage, l’illustration de couverture… Ces contraintes de la BD de masse posée, des talents émergent et des styles se remarquent. Aux États-Unis, le roi des comic books fut Jack Kirby, pionnier des superhéros qui reste, bien après sa mort, une référence pour la profession.

Son équivalent, en Italie, fut Magnus, qui œuvra à la naissance des fumetti neri – les « BD noires » qui s’érotisèrent bien vite. Milo Manara pourrait être l’équivalent de Jim Steranko, l’étoile filante qui marqua les esprits. Leone Frollo ? John Buscema, bien sûr. Quant à Mario Jannì, on peut lui trouver un point commun avec Gene Colan. L’un et l’autre ombrèrent leurs dessins comme s’il s’agissait de photographies fortement éclairées par une lumière artificielle. Peu de hachures, mais des masses noires, opaques, là ou d’autres se seraient limités à un trait de contour. Les nez ont des ombres, les têtes plongent la moitié du cou dans l’encre de Chine. Et cela donne une présence plus forte aux personnages.

Né en 1943, à Rome, Mario Jannì se passionne pour la bande dessinée dès son enfance. Son père aime dessiner et transmet ce goût à ses fils. La télévision étant encore peu présente dans les foyers italiens, l’enfant Mario occupe ses loisirs à recopier ses illustrés préférés – en particulier les séries américaines Rip Kirby, Flash Gordon et le Fantôme du Bengale –, au point de vouloir en faire son futur métier. Adolescent, il se constitue un dossier et demande rendez-vous à Alberto Giolitti, qui travaille beaucoup pour le marché américain. Giolitti le félicite sincèrement, mais ne l’embauche pas comme assistant. Le garçon ressort cependant de l’entretien avec le sentiment d’avoir été adoubé par un grand du métier. Il remarque alors que la maison qui publie l’Uomo mascherato (le Fantôme du Bengale, dont le magazine, en Italie, était composé de pages traduites de l’américain et de créations locales) se trouve à quelques kilomètres de Rome. Mario rend visite à la Fratelli Spada, présente ses essais au patron, Giuseppe Spada, qui lui confie sur-le-champ un scénario du Fantôme à illustrer. Mario a alors seize ans et devient un pro de la BD.

En France, ces œuvres de jeunesse seront traduites aux Éditions des Remparts, dans l’hebdomadaire le Fantôme (n° 91, 95, 292, 316, 336…).

Les fumetti per adulti, Mario y vient dans les années 1970 par le biais du studio de Dino Leonetti. Ce dernier a lui aussi dessiné le Fantôme pour Spada, mais est devenu un très productif auteur de BD érotiques dès le milieu des années 1960. Sa plus fameuse création est l’héroïne Maghella (« petite magicienne »), qui vit au Moyen Âge des aventures autant humoristiques que sexuelles, dans un monde souvent proche du conte de fées. La première histoire a été réalisée pour le magazine Menelik, en 1973, puis le personnage est devenu un pocket à succès, que Leonetti dessine jusqu’au n° 37, sur des scénarios de Furio Arrasich. Leonetti emploie cinq assistants dans son atelier et a besoin de passer la main sur Maghella pour se consacrer à d’autres projets. C’est Mario qui reprend les crayonnés à partir du n° 38, et qui les assurera jusqu’à la fin, en 1981, au n° 140. Il crayonne aussi quelques épisodes de Gigetto, péripéties loufoques d’un apprenti boulanger de banlieue, une série de Leonetti inédite en France.

Mario passe une bonne partie des années 1980 à réaliser des récits complets, sans personnages réguliers, pour Corna vissute, Sogni proibiti, Prostitute, Segreti di donne, Casi amari, Alt, Storie nere, Voglia matta, Hard international, Chronache verità, Fatti oggi, etc., traduits en France, chez Elvifrance (ou Novel Press, ce qui est la même chose), dans Secrets de femmes, les Cornards, Culbutant, les Meufs, Histoires noires… Ce sont souvent des tranches de vie sentimentales et mélancoliques, qui rappellent les romans-photos de la presse du cœur, mais assaisonnées de sexe hard. Certaines sont de resplendissantes pépites comme Autant se faire une raison, que propose le recueil que vous avez en mains, les nuits de doute de deux vigiles trompés par leurs femmes. Que d’encre ! Que d’encre ! (Et un scénario cocasse.) Mais Mario doit lui aussi faire appel à des assistants pour tenir les délais, et celui qui l’a encré sur Envoyez la luxure ! n’était visiblement qu’un amateur malhabile.

Le chef-d’œuvre – en même temps que le chant du cygne – de Mario Jannì dans le domaine des pockets pour adultes commence à paraître en 1986. Il s’agit de la série il Bordello (le bordel), devenue Joyeuses story chez Elvifrance. Sur scénario de Furio Arrasich, de grands personnages historiques ou mythologiques se débraguettent. Dino Leonetti dessine les épisodes avec Napoléon (probablement encrés par le délicat Luca Vannini), Alberto Del Mestre ceux du roi Arthur et Mario Jannì se réserve la guerre des Gaules, avec les hilarants Jules César et Vercingétorix, et la mythologie grecque avec Ulysse, Pénélope, Calypso et Achille. Mais fin 1987, patatras !, le ministre de l’Intérieur français Charles Pasqua interdit Joyeuses story, lequel entraîne dans sa chute il Bordello, la version italienne. Pour clore cette longue parenthèse érotique dans la carrière de Mario Jannì, il faut aussi mentionner un épisode de Ramba et quelques histoires courtes pour des magazines, traduites en France dans Rigol’hard et Zip (Elvifrance/Novel Press encore), parfois signées de son nom (ce qui n’était pas le cas des pockets, anonymes), parfois « Eros », quand il en est l’auteur complet, scénario, crayonné et encrage.

Au début des années 1990, le marché du pocket érotique est au plus bas et ne va pas tarder à disparaître. Mario le quitte et travaille dès lors pour les éditions Bonelli, d’abord pour la série mensuelle Nick Raider, au rythme d’un ou deux épisodes par an – il en dessine douze jusqu’en 2000 –, puis il passe à une autre série policière, Julia, dont il illustre également douze épisodes jusqu’en 2010. Il fait un pasage sur Nathan Never (une histoire courte) et Sezione Eurasia. Mais plus inattendu est que, en 2010, les Humanoïdes associés fassent appel à lui pour terminer une série d’albums française, Mille Visages de Philippe Thirault et Marc Malès, dont il dessine le cinquième et dernier album. Les ombres ne sont plus là – c’est une BD en couleurs.

Bernard Joubert

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Le texte que vous venez de lire a été publié comme préface au volume Sex Maniak, numéro 2 de la collection FumettiX. Il a pour auteur Bernard Joubert.


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